Religion et psychologie dans Les Frères Karamazov, une pièce de Jean Bellorini

Analyse de la pièce de théâtre inspirée du célèbre roman de Dostoïevski.
Avant d’entendre parler de cette pièce, j’ignorais que l’oeuvre de Fiodor Dostoïevski avait fait l’objet d’une adaptation théâtrale. J’ai sauté sur l’occasion de gagner plusieurs semaines de lecture pour découvrir en 4 heures à peine ce classique de la littérature russe, dont Sigmund Freud a écrit la préface.

Le théâtre Gérard Philippe

Je n’étais allée au TGP qu’une fois pour voir Gaudeamus (d’après le roman de Sergueï Kaledine), et j’avais beaucoup apprécié la mise en scène de Lev Dodine, et plus globalement la programmation russophile de cette ancienne salle des fêtes au style industriel. Et si vous avez moins de 26 ans, leurs tarifs sont vraiment intéressants !

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Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis (93)

Le prologue

Mise en scène par Jean Bellorini, Les Frères Karamazov est une pièce en 4 actes pour 4 heures de spectacle, d’émotions et de réflexions métaphysiques. Pendant que le public s’installait, un enfant — Ilioucha — déambulait déjà sur scène en traînant des pieds. En fait, le spectacle avait déjà un peu commencé sans que nous nous en rendions compte…

Une fois tout le monde installé, Catherine Khokhalkova, la mère de Lise, a ouvert le spectacle en récitant le prologue. Interprété par un homme, Camille de la Guillonnière, son personnage n’intervient pas vraiment dans la pièce. Mais pourquoi un homme ? Est-ce un symbole de tolérance de la part d’un metteur en scène qui n’hésite pas à confier l’un des rôles principaux — Dimitri Fiodorovitch Karamazov, le frère aîné — à un acteur noir, dans une histoire qui se déroule en Russie au XIXe siècle ? Quoi qu’il en soit, les acteurs avaient si bien investi leur rôle que je n’ai pas du tout remis en cause l’un ou l’autre de ces choix. À mon sens, cette liberté est d’ailleurs l’une des forces du théâtre par rapport au cinéma.

Pour en revenir à Madame (Monsieur?) Prologue, sa diction était extraordinaire et son jeu juste et naturel (pour vous dire, je n’avais pas compris tout de suite que la pièce avait vraiment débuté quand elle a commencé à recontextualiser l’histoire !). Bref, une introduction qui arrive à point nommé puisque je n’avais pas lu le résumé avant de venir.

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Camille de la Guillonniere dans le rôle de Catherine Khokhalkova

Si je devais retenir un élément, c’est sa position corporelle à la fin de son monologue : ses bras étaient étendus de chaque côté de son corps, comme le Christ sur sa croix. Est-ce une manière d’annoncer au spectateur l’importance du thème de la foi dans l’histoire qui va se jouer ou bien de prophétiser le sacrifice rédempteur de Dimitri ?

Les comédiens

J’aborde rapidement le jeu des comédiens : j’étais admirative de la maîtrise de Blanche Leleu (Lise) de son fauteuil roulant, elle qui ne s’en lève qu’une seule fois pour s’agripper aux bras d’Aliocha. Ce n’est d’ailleurs pas anodin si ce miracle se produit avec un homme de foi.

J’ai également été touchée par la performance et l’abandon dont a fait preuve Karyl Elgrichi (Katerina) et par le désespoir mélancolique de François Deblock (Aliocha).

Mais c’est surtout la maîtrise magistrale des émotions de Geoffroy Rondeau (Ivan) lors de son interrogatoire filmé qui m’a marqué. Cet anachronisme a permis de magnifier ses larmes déchirantes en les diffusant en live sur grand écran. Catharsis garantie !

La mise en scène

Cette adaptation des Frères Karamazov est aussi une superbe mise en scène, sobre et moderne. Les personnages évoluaient tantôt au premier plan, tantôt sur un toit un peu plus loin, et parfois dans des boxs transparents pour distinguer différents lieux géographiques sur une seule unité spatiale.

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Fiodor Karamazov attendant Grouchenka

J’ai été touchée par la scène du père qui se languissait de Grouchenka et que la neige, que je comprends comme un symbole de la vieillesse et d’une attente sans espoir, recouvrait peu à peu. Mais je ne fais pas honneur à Bellorini en étant si laconique… mais il m’aurait fallu revoir le spectacle en prenant des notes !

Certains personnages avaient des scènes chantées. Les acteurs avaient d’ailleurs une réelle maîtrise du chant et de leur voix, le rendu semblait très professionnel, du moins pour la simple amatrice que je suis. Il y avait également des scènes de chœurs magnifiques, profondes et émouvantes et même des orchestres dans la diégèse ! Est-ce un homage, anachronique encore, aux Choeurs de l’Armée Rouge ?

Les costumes

Les costumes étaient à la fois modernes (Dimitri, Grouchenka, Katerina Ivanovna, et dans une moindre mesure Smerdiakov, Lise) et complètement ancrés dans la Russie de l’époque (Aliocha, le Capitaine Snegiriov). Je remarque en écrivant ces lignes que plus les personnages son dépravés, plus ils sont habillés de façon moderne (Grouchenka est une prostituée qui joue avec les hommes sans se soucier des souffrances qu’elle peut causer autour d’elle, et Dimitri est alcoolique, infidèle, belliqueux et coupable de vol).

Inversement, Aliocha est le seul de tous les personnages principaux à avoir la foi et à n’avoir pour seul tourment celui de ne pas soulager celui des autres, provoqué par l’argent, l’amour, la vengeance… La vanité de ces passions me semble mise en exergue par les bougies qui brûlent — à moins qu’elles ne symbolisent l’étiolement de la foi ?

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Le thème de la foi

L’âme d’Aliocha est la plus pure de tous les protagonistes, à l’exception peut-être d’Ilioucha. C’est un thème important dans Les Frères Karamazov. Tout d’abord, Aliocha souffre d’épilepsie, tout comme Léon Nikolaïévitch Mychkine dans L’Idiot de Dostoïevski… Et l’écrivain lui-même ! Or, Aliocha et l’idiot se ressemblent beaucoup dans leur pureté naïve et dans leur souffrance, qui naît de celle des autres.

Par ailleurs, l’odeur ignoble qui émane de la dépouille du starets Zosime représente sûrement les pêchés de ce vieil homme qui, malgré sa sagesse et sa foi, n’a pas pu échapper à de viles pensées, puisque le pêché est le propre de l’Homme. A l’inverse, la dépouille du petit Ilioucha ne sent rien du tout, et pourtant ce dernier a tué un chien (sans le vouloir) ! La terrible culpabilité qui frappe Ilioucha d’un mal si puissant qu’il finit par en perdre la vie rachète-t-elle sa faute ? Ou bien son jeune âge joue-t-il en sa faveur, lui dont l’âme n’a pas encore eu le temps de se dépraver ? (Je tiens à remercier Anna pour m’avoir présenté cette seconde interprétation).

La crise de foi et la culpabilité (celle qu’éprouvent Ilioucha pour le triste sort du chien, Dimitri pour avoir volé, Aliocha de ne pas parvenir à sauver ceux qu’il aime) comptent parmi les thèmes principaux des Frères Karamazov. Le thème de la culpabilité est d’ailleurs au cœur du célèbre Crimes et Châtiments de Dostoïevski.

Dostoïevski et la Russie

De l’importance de l’église orthodoxe aux inégalités sociales extrêmes, en passant par l’émergence du socialisme ou encore les ravages de l’alcool, Les Frères Karamazov brosse aussi le portrait de la société russe du XIXe siècle. Quant à l’addiction au jeu, qui est au cœur de son roman Le Joueur, c’est un thème cher à Dostoïevski.

En effet, tandis que Dimitri est tourmenté par le vol qu’il a commis et que son besoin vital d’argent est l’élément principal qui le lie à son père, Rodion Romanovitch Raskolnikov tue justement une usurière dans Crimes et Châtiments. D’ailleurs, la culpabilité ronge ces deux protagonistes qui accéderont à la rédemption par le bagne.

J’aimerais également parler des trains, symbolisés dans la pièce par des rails et l’utilisation de locomotives dans plusieurs scènes. Les immenses étendues russes rendent le réseau ferré primordial et le train est d’ailleurs l’un des symboles les plus forts d’Anna Karénine de Léon Tolstoï, contemporain de Dostoïevski. Ce dernier n’y accorde pas moins d’importance puisque la rencontre entre Léon et Rogojine, deux personnages complètement antinomiques dans L’Idiot, se fait justement dans un train. J’irais même jusqu’à proposer le train comme le symbole d’un cheminement vers un destin inéluctable : Fiodor Pavlovitch Karamzov se fera tuer par son (ses) fils, Aliocha remettra en cause sa foi qu’il croyait inébranlable, Dimitri sera envoyé au bagne, Smerdiakov mettra fin à ses jours, Grouchenka sera séparée de son bien-aimé…

Et Freud dans tout ça ?

Un dernier mot sur l’assassinat de Fiodor Pavlovitch Karamazov, grotesque et indigne de son rôle de père. Le coupable est Smerdiakov, son fils illégitime. Mais Dimitri prévoyait également de tuer son père et Ivan, qui souhaitait sa mort ardemment, s’est par son voyage rendu complice du crime de Smerdiakov qui l’a prévenu à demi-mots de ses intentions. Quant à Aliocha, ne sentait-il pas le drame arriver ? Par le sacrifice du père, les 4 frères Karamazov sont devenus des hommes. Mais devenir un homme signifie-t-il forcément devenir un criminel, et souiller son âme ?

En conclusion, l’histoire et la profondeur des questions soulevées par Dostoïevski et l’interprétation théâtrale qui en a été faite m’ont énormément touché. Quant à la troupe, elle méritait largement son standing ovation !

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